Féminisme
LE FEMINISME DANS LE LIVRE D'ESTHER
Article du Docteur Gabriel COHEN, publié dans Al
haperek,
Bulletin d'Etudes bibliques pour les Enseignants des
Ecoles
générales,
Jérusalem 5755 - 1994.
Cet article est publié ici
avec
l'aimable autorisation de son auteur.
Note du traducteur : la traduction des versets de la Bible
est celle du Rabbinat français, avec de légères modifications
quand la compréhension du texte l'exige.
Nous allons tenter d'aborder un thème contemporain à la
lumière
de nos sources traditionnelles, en cherchant quel est le
message
du Livre d'Esther (la Meguilath Esther) sur
le statut des
femmes dans la société.
A. LA REVOLTE DE LA REINE VASTHI
On trouve Dans le Livre d'Esther deux façons de traiter
les femmes : celle de la cour du roi de Perse et de Médie,
et celle du peuple d'Israël. Nous allons les étudier
chacune séparément et nous les comparerons ensuite.
Le roi Assuérus offre un banquet à ses courtisans, puis à
son peuple. Il consacre cent quatre-vingt jours,
c'est-à-dire une demi-année, selon la Meguila, aux
festins, et sept jours supplémentaires avec ses
courtisans. Le texte décrit longuement l'invitation des
notables, le service de la boisson pendant le repas,
ainsi que le palais dans lequel et près duquel ont lieu
les deux banquets (Est 1:1-8).
Vasthi elle aussi offre un banquet (un banquet de femmes
!), et donc, dès le début de la Meguila elle
manifeste une indépendance étonnante :
"La reine Vasthi
donna, de son côte, un festin aux femmes dans le palais
royal appartenant au roi Assuérus" (Est 1:9).
Au cent quatre-vingtième jour du banquet,
"comme le coeur
du roi était mis en liesse par le vin" (Est 1:10),
celui-ci demande "(...) d'amener devant le roi Vashti la reine, ceinte de la couronne royale, dans le but de faire
voir sa beauté au peuple et aux grands; car elle était
remarquablement belle" (Est 1:11).
Ici on découvre la personnalité de Vasthi :
"Mais la reine Vasthi
refusa de se présenter, suivant l'ordre du roi
transmis par les eunuques. Le roi en fut très irrité, et
sa colère s'enflamma" (Est 1:12).
Ce n'est pas en vain que Vasthi est appelée "la première
féministe". Malgré tous les dangers auxquels l'expose sa
décision, elle refuse de se présenter devant le roi et
d'exhiber sa beauté devant tout le monde. Il faut signaler
que contrairement au verset précédent, où elle est appelée
"Vasthi la reine", on l'appelle ici "la reine Vasthi",
pour nous montrer que c'est elle qui décide de ses actes,
comme il convient à une femme indépendante :
"Le roi demanda quel traitement méritait, d'après la loi
la reine Vasthi, pour avoir désobéi à l'ordre du roi
Assuérus, communiqué par les eunuques" (Est 1:15).
Face à cette indépendance exagérée (celle de "la reine
Vasthi" !) le roi se voit contraint de réagir. Les
ministres-conseillers exposent les graves conséquences du
comportement de la reine et l'influence négative qu'aura
son refus sur les relations entre les femmes et leurs
maris dans le grand royaume de Perse et de Médie :
"Ce n'est pas seulement envers le roi que la reine Vasthi
s'est rendue coupable, mais encore contre tous les grands
et contre toutes les nations qui peuplent toutes les
provinces du roi Assuérus; car l'incident de la reine,
venant à la connaissance de
toutes les femmes, aura pour effet de déconsidérer leurs
maris à leurs yeux, puisqu'on dira : "Le roi Assuérus
avait donné ordre d'amener la reine Vasthi en sa présence,
et elle n'est pas venue !" Et aujourd'hui même, les
grandes dames de Perse et de Médie, qui ont appris l'incident de la reine
, en parleront à tous
les dignitaires du roi, et de là naîtront force avanies et
querelles irritantes" (Est 1:16-18).
L'acte de Vasthi met en danger le statut des hommes dans
le royaume. Autrement dit, en termes contemporains : les
femmes verront en Vasthi le symbole de la libération de la
femme. Il est bien connu que les hommes craignent de
perdre leur statut et leur supériorité; c'est pourquoi ils
doivent réagir très sévèrement à la désobéissance de la
reine, de façon à ce que son châtiment dissuade d'autres
femmes de l'imiter.
"Si donc tel est le bon plaisir du roi, qu'un rescrit royal, émané de lui et consigné dans les lois de Perse et
de Médie, de façon à ne pouvoir être rapporté, dispose que
VASTHI ne paraîtra plus devant le roi Assuérus, et que sa
dignité royale sera conférée par le roi à une autre femme
valant mieux qu'elle" (Est
1:19).
En effet, seule la répudiation de Vasthi peut empêcher que
la suprématie masculine ne soit contestée dans le
royaume. Face à l'ordre du roi (dvar hamelekh
(1:12) qui a été méprisé par l'incident de la reine (devar hamalka)
(1:17), il faut opposer l'ordre de la royauté (dvar hamalkhouth, qui est celui qui
décidera en fin de compte dans cette affaire. On
remarquera que le titre de la reine lui a déjà été retiré,
et que désormais elle est simplement appelée Vasthi.
Le but du châtiment est clair : renforcer le statut des
hommes,qui est contesté. On promulgue donc une loi qui ne
peut être modifiée ("de façon à ne pouvoir être rapporté"
! - 1:19), et dans laquelle il est établi juridiquement
qui doit être honoré dans le royaume de Perse et de Médie.
"L'ordonnance que rendra le roi sera connue dans tout son
royaume, qui est si vaste, et alors toutes les femmes
témoigneront du respect à leurs maris, du plus grand au
plus petit" (Est 1:20).
Le roi accepte la proposition, qui est exécutée :
"Il expédia des lettres dans toutes les provinces royales,
dans chaque province selon son système d'écriture et dans
chaque peuplade selon son idiome, (pour ordonner) que tout homme serait maître dans sa maison et s'exprimerait dans la langue de sa nationdvar hamelekh"(Est 1:22).
Le motif d'une telle juridiction semble déjà avoir été
oublié. L'acte de Vasthi n'est déjà plus rappelé dans ce
verset, où l'on se contente d'évoquer le but de la
nouvelle loi : garantir le pouvoir de l'homme dans son
foyer. De plus, il est stipulé que c'est la langue de
l'époux qui sera parlée dans chaque ménage, ce qui indique
que c'est lui qui décidera de la vie culturelle et de
l'éducation religieuse et sociale dans la maison, ainsi
que de la structure familiale. La précipitation avec
laquelle est
exécutée cette législation anti-féministe, et les attendus
qui l'accompagnent, montrent à l'évidence que les hommes
du royaume de Perse se sont sentis menacés par les femmes,
et ont pris des mesures légales pour affaiblir leur
statut, et garantir la domination absolue des hommes sur
leurs épouses.
B. LE CHOIX D'UNE NOUVELLE REINE
L'infériorité du statut des femmes dans le royaume de
Perse et de Médie apparaît plus encore dans la façon
dont la Meguila décrit le choix d'une nouvelle
reine :
"Alors les courtisans du roi, attachés à son service,
dirent : "Qu'on recherche pour le roi des jeunes filles
vierges, belles de visage, et que le roi institue des
fonctionnaires
dans toutes les provinces de son royaume, chargés de
rassembler toutes les jeunes filles vierges, d'une belle
apparence, à Suse, la capitale, dans le palais des femmes,
sous la direction de Heghe, eunuque du roi, gardien des
femmes, pour que celui-ci leur fournisse les apprêts de
leur toilette; et la jeune fille qui plaira le plus au
roi,
qu'elle devienne reine à la place de Vasthi !" (Est
2:2-4).
Ce ne sont pas les conseillers les plus importants qui
parlent avec le roi du choix de la nouvelle reine, mais de
simples serviteurs, "les courtisans du roi". C'est
pourquoi
leurs propos sont grossiers dans leur simplicité : ils
proposent au roi d'organiser une sorte de concours de
beauté. C'est parmi ces concurrentes, dont les seuls
talents se réduisent à des qualités extérieures, que le
roi choisira celle qu'il préfère.
Le rédacteur de la Meguila exprime sa réprobation
de la façon dont est choisie l'épouse du roi, et il rédige
les propos de courtisans dans une langue et dans un style
qui nous rappellent la récolte des grains en Egypte au
temps de
Joseph (5) :
"(...) qu'on établisse des fonctionnaires dans tout le
pays
(...) qu'on rassemble toute la nourriture de ces bonnes
années
(...) Ce discours plut à Pharaon" (Genèse 41:34-37)
"(...) que le roi établisse des fonctionnaires dans
toutes
les provinces de son royaume, chargés de rassembler toutes
les jeunes filles vierges de bonneapparence (...)
Ce discours plut au roi" (Est 2:3-4).
Ainsi on a pour les femmes la même relation qu'aux objets.
De même que l'homme a besoin de nourriture, de préférence
gastronomique, de même la relation aux femmes est
utilitaire : il en a besoin, et il est préférable qu'elles
soient belles
et qu'elles satisfassent ses désirs.
La Meguila met constamment l'accent sur le fait
que la relation à la femme n'est pas une relation à un
être humain doté d'une âme, mais seulement à une apparence
extérieure et à une fonction. Il est souligné par exemple
que chaque
candidate doit passer une année entière dans un institut
de beauté avant d'être convoquée devant le roi, et ces
soins prolongés sont décrits en détail :
"Or, quand arrivait le tour d'une des jeunes filles de se
présenter devant le roi Assuérus, après le délai
réglementaire assigné aux femmes, c'est-à-dire après douze
mois révolus, - car ce temps était pris par les soins de
leur toilette, dont six mois pour l'emploi de l'huile de
myrrhe et six mois pour l'emploi des aromates et des
essences à l'usage des femmes " (Est 2:12).
Le style de ce verset suggère lui aussi un parallèle avec
le livre de la Genèse
"Car ce temps était pris pour ceux qu'on embaume"
(Genèse 50:3)
"Car ce temps était pris par les soins de leur toilette"
(Est 2:12)
Dans la Genèse on parle des opérations
d'embaumement du cadavre de Jacob, alors que dans la
Meguila il s'agit de la préparation d'un corps de
femme. Ce parallèle montre clairement qu'on ne s'intéresse
qu'au corps des femmes, sans prendre leur âme en
considération !
Esther, ainsi qu'il apparaît dans le texte de la
Meguila, ne souhaite pas du tout faire partie des
candidates à la couronne royale, et le texte souligne
qu'elle est emmenée au palais par la force :
"Lors donc que furent publiés l'ordre du roi et son édit, etqu'on réunit nombre de jeunes filles à Suse, la capitale,
sous la direction de Hegaï, Esther fut, elle aussi,
emmenée au palais du roi et confiée à la direction de
Hegaï, gardien des femmes" (Est 2:8).
Il est dit dans le commentaire qu'il s'agit de l'ordre du
roi et de son édit (donc d'une loi), par lequel les jeunes
filles sont rassembléesà Suse, la capitale, et qu'Esther
est emmenée au palais. Tous les verbes du verset sont au passif,
peut-être pour concrétiser l'absence de coopération de la
part d'Esther. Le style de la suite du chapitre confirme
cette impression. Lorsqu'elle est introduite devant le
roi,
il est dit, à nouveau :
"Esther fut emmenée chez le roi
Assuérus, dans son palais royal" (Est 2:16).
Ceci rappelle la façon dont Sara avait été emmenée, contre
sa volonté, dans le palais de Pharaon :
"et cette femme
fut enlevée pour le palais de Pharaon" (Genèse 12:15).
Les jeunes filles sont amenées au roi pour une nuit
d'essai, et le lendemain elles sont remises par Hegaï gardien des femmes (Est 2:8) à Chaachgaz, eunuque du roi, gardien des concubines (Est 2:14). On sent
l'indignation du rédacteur de la Meguila lorsqu'il
évoque cette relation "bestiale" aux femmes.
Quand arrive le tour d'Esther, on souligne le fossé entre
l'ascendance honorable de celle-ci et la façon humiliante
dont elle est traitée par la royauté de Perse.
"Lorsque le tour d'Esther, fille d'Abihail, oncle de
Mardochée, lequel l'avait adoptée comme sa fille, fut venu
de paraître devant le roi, elle ne demanda rien en dehors
de ce que proposait Hegaï, eunuque du roi, gardien des
femmes..." (Est 2:15).
Bien que chaque candidate puisse accroître ses chances de
remporter la compétition, en prenant avec elle tout ce qui
peut l'aider à mettre sa beauté en valeur ("et tout ce
qu'elle demandait à emporter avec elle du harem dans la
maison du roi lui était accordé" - 2:13), Esther, qui ne
veut pas réussir, ne demande rien (2:15).
Mardochée parait anxieux du sort d'Esther dont il se
sent grandement responsable :
"Et chaque jour Mardochée
arpentait les abords de la cour du harem, pour s'informer
du bien-être d'Esther et de ce qui advenait d'elle"
(Est 2:11).
Il semble que si Mardochée interdit si fermement à
Esther de révéler son identité, c'est aussi parce qu'il
ne veut pas qu'elle épouse d'Assuérus (Est
2:10,20) (6). Néanmoins c'est elle qui est choisie
pour reine, et le roi organise à nouveau
un grand banquet en l'honneur de la nouvelle souveraine,
le "banquet d'Esther" (2:18).
Il n'est rien dit de la relation entre le roi et la reine
pendant les premières années de leur mariage. Il semble
qu'il s'agisse seulement d'une relation "fonctionnelle". De
même que la candidate à la couronne reste chez le gardien
des concubines, mais "si le roi la veut elle est appelée
nominativement" (2:14), de même, a présent, la reine
attend l'appel du roi. Il est précisé dans la
Meguila qu'au bout de cinq ans le roi n'a plus
besoin très souvent des services de son épouse,
puisqu'elle dit clairement à Mardochée :
"Or, moi, je n'ai
pas été invitée a venir chez le roi voilà trente jours"
(Est 4:11).
Le statut des femmes est inférieur, même celui de la
reine, et si elle mène une vie luxueuse, elle est
pourtant isolée a la cour du roi. Esther ne peut même pas
se présenter devant son époux sans autorisation, et ne
bénéficie dans ce domaine
d'aucune préférence sur les autres personnes de la cour.
Si, bravant l'interdiction, elle ose paraître devant le
roi, elle met sa vie en danger (4:11).
Ce n'est qu'à l'occasion du décret d'Aman que sa
personnalité indépendante pourra se révéler. Son cousin
Mardochée lui demande d'agir pour sauver les Juifs, et
c'est alors seulement qu'il avance une explication
possible au fait qu'elle ait été choisie comme reine :
"Et
qui sait si ce n'est pas pour une conjoncture pareille que
tu es parvenue à la royauté ?" (Est 4:14)
Il est clair que les femmes sont considérées comme des
jouets à la cour du roi, et qu'elles n'ont pour rôle que
de satisfaire les désirs de l'homme. Le texte de la
Meguila, surtout lorsqu'on le compare avec celui de
l'histoire de Joseph dans la Genèse, met l'accent
sur les relations dépourvues de sentiments et de
considération entre les hommes et les femmes, et sur
l'impuissance des femmes à exprimer leur volonté -
c'est-à-dire elles-mêmes.
C. LE STATUT D'ESTHER PARMI LES JUIFS
Par contre, le texte de la Meguila met en évidence
le statut élevé d'Esther PARMI SON PEUPLE, qui reflète
peut-être celui de l'ensemble des femmes dans la société
israélite de l'époque biblique (8). Bien qu'elle
dissimule son identité, Esther est très au fait de ses
racines familiales : elle est la fille d'Abihail qui était
l'oncle de Mardochée, et l'ascendance de celui-ci, énoncée
en détail, mène jusqu'à Kich, de la tribu de Benjamin
(Est 2:5), ce qui est aussi le nom du père du roi
Saül .
L'indépendance d'Esther se manifeste aussi par le fait
qu'elle accomplit la volonté de Mardochée (et non pas
celle du roi). Même après être devenue reine, elle reste
fidèle aux instructions de son cousin et refuse de révéler
son identité. "Esther ne révéla ni son peuple ni son
origine, comme le lui avait recommandé Mardochée, Esther
se conformant aux instructions de Mardochée, tout comme si
elle était encore sous sa tutelle" (Est 2:20).
Après la publication de l'ordre d'extermination donné par
Aman, Mardochée décide d'appeler Esther au secours
(2:6-9). Au début celle-ci hésite à accepter cette
mission. Son statut à la cour du roi est mineur : le
monarque n'a pas l'habitude de consulter son épouse au
sujet des affaires de l'Etat, que de toutes façons il
abandonne aux mains de celui qui est "au-dessus de tous
les ministres" (3:1), c'est-à-dire Aman, son premier
ministre. De plus Esther n'est pas tellement proche
du roi, puisqu'il ne l'a pas fait appeler depuis un mois
(3:11). Il est dangereux pour elle d'intervenir, car
chacun sait que celui qui entre dans la cour intérieure du
roi sans avoir été convoqué, encourt la peine de mort;
"celui-là seul à qui le roi tend son sceptre
d'or a la vie sauve" (Est 4:11).
Mardochée considère Esther comme une partenaire à part entière dans l'entreprise du sauvetage d'Israël et il
l'exhorte à accepter cette mission, malgré les dangers
qu'elle comporte.
"Mardochée dit de porter cette réponse à Esther : "Ne te
berce pas de l'illusion que, seule d'entre les Juifs, tu
échapperas au danger, grâce au palais du roi; car si tu
persistes à garder le silence à l'heure où nous sommes, la
délivrance et le salut surgiront pour les Juifs d'autre
part, tandis que toi et la maison de ton père vous
périrez. Et qui sait si ce n'est pas pour une conjoncture
pareille que tu es parvenue à la royauté ?" (Est
4:13-14).
Mardochée veut dire ainsi que tout être humain, homme ou
femme, est investi dans sa vie d'une mission qu'il doit
accepter, et chaque israélite a le devoir de protéger
l'existence de son peuple par tous les moyens dont il
dispose. Esther répond à son appel, et dès cet instant, c'est elle qui prend les initiatives, et c'est elle seule qui prépare et qui exécute toutes les étqpes qui mèneront au salut d'Israël.
Pour commencer Esther s'adresse à son peuple, et demande à
Mardochée de rassembler les Juifs pour un jeûne collectif
et prolongé :
"Va rassembler tous les Juifs présents à Suse, et jeûnez à
mon intention; ne mangez ni ne buvez pendant trois jours
--ni jour ni nuit-- moi aussi avec mes suivantes, je
jeûnerai de la même façon. Et puis je me présenterai au
roi, et si je dois périr, je périrai !"(Est 4:16).
Il semble que Mardochée accepte le commandement d'Esther :
"Mardochée se retira et exécuta strictement ce que lui
avait ordonné Esther" (Est 4:17).
A présent Esther planifie les étapes de sa mission de
sauvetage. Elle sait qu'Aman se trouve au sommet de son
pouvoir politique et que le roi se repose sur lui pour ses
décisions politiques. Elle sait aussi que son statut de
femme en général, et son statut personnel par rapport à
Assuérus, sont peu de choses, et qu'elle ne peut
s'attendre à ce qu'il écoute ses conseils. D'autre part
elle sait que de toutes façons le roi n'est pas intéressé
par la justice sociale et par le pouvoir du droit, mais
qu'il se consacre entièrement à sa propre gloire, et à la
satisfaction ses désirs et ses
besoins.
C'est pourquoi Esther décide d'adopter un stratagème
sophistiqué, visant a créer une tension entre le roi et
Aman, qui provoquera la chute de ce dernier, et par
conséquent, l'annulation de son décret.
Esther invite Assuérus et Aman à un banquet, au cours
duquel elle leur demande de revenir le lendemain. Le roi,
en proie à la crainte permanente d'être agressé (comme
par Bigtan et Terech - 2:21), s'entoure d'un rempart de
sécurité, et ne
permet à personne de s'adresser à lui sans autorisation
(4:11). Il se souvient aussi certainement, qu'à cette
époque, ceux qui veulent lui dérober le pouvoir des
monarques ont l'habitude de faire de grands efforts pour
entrer en relation avec leurs épouses, dans le but de
pouvoir assurer une certaine continuité au pouvoir.
Il s'étonne donc, à bon droit, de la relation entre Esther
et Aman, qui est invité, lui aussi, à tous les banquets
qu'elle organise.
On peut donc comprendre pourquoi c'est justement cette nuit-là (entre le premier banquet et le second)
qu'Assuérus éprouve des insomnies (6:1), et on comprend
bien pourquoi il cherche à humilier Aman qui désire
revêtir les vêtements royaux (et en cela ressembler au
roi) : en tant que rival, il faut le remettre a sa place
(6:7-12).
Par la suite, Esther fait montre d'un grand courage, et
pendant un affrontement avec Aman elle révèle sa véritable
identité, en l'accusant de vouloir exterminer son peuple
(7:3-6). Le roi, qui éprouve déjà des sentiments de
jalousie et de colère envers Aman, éclate de fureur quand
il le voit s'approcher du lit d'Esther, et acquiesce à la
proposition émise par Harbona, de pendre son ministre (7:9).
Le plan d'Esther a donc parfaitement réussi, mais sa
mission n'est pas terminée pour autant; le décret n'a pas
encore été annulé, même si le principal obstacle a été
surmonté. Après la pendaison d'Aman, elle est obligée de
s'adresser une fois encore au roi (peut-être à nouveau en
se mettant en danger !), pour obtenir l'annulation du
décret
d'extermination. Sa volonté de sacrifier sa vie pour le
salut du peuple d'Israël est illimitée :
"Puis Esther revint à la charge pour parler au roi; elle
se jeta à ses pieds et, en pleurant, le supplia d'annuler
le funeste dessein d'Aman, l'Agaghite, et le projet qu'il
avait formé contre les Juifs. Le roi tendit le sceptre
d'or à Esther, qui, s'étant relevée, se tint debout devant
le roi, et dit : "Si tel est le bon plaisir du roi et si
j'ai trouvé grâce devant lui, si la chose paraît
convenable au roi et s'il a quelque bienveillance pour
moi, qu'on écrive à l'effet de révoquer les lettres,
transmettant la pensée d'Aman' fils de Hamedata, l'Agaghite, qui a écrit de perdre les juifs établis dans toutes les provinces du roi; car comment pourrais-je voir
la douleur qui accablerait mon peuple, et comment
pourrais-je être témoin de la ruine de ma race?" (Est
8:3-6)
Pour éviter d'embarrasser le roi, Esther souligne le fait
que le décret contre les Juifs est l'oeuvre de la
méchanceté du seul Aman qui en a formule les termes. Elle
demande à faire abroger le plan d'extermination écrit par
Aman, fils de Hamedata, l'Agaghite. Rien dans ses paroles
ne vient rappeler que c'est le roi lui-même qui a signé
tous ces décrets.
Afin de souligner le dévouement d'Esther envers le peuple
d'Israël, le rédacteur de la Meguila rapporte ses
paroles dans un style emprunte au livre de la Genèse :
"Pourrais-je voir la douleur qui accablerait mon père ?"
(Genèse 44:34)
"comment pourrais-je voir la douleur qui accablerait mon
peuple?" (Est 8:6)
Esther, de même que Juda avant elle, proclame que ce n'est
pas leur salut personnel qu'ils ont en considération mais
celui des membres de leur peuple; dans le cas de Juda,
celui de son père, et dans le cas d'Esther, celui du
peuple tout entier.
Esther suit donc la trace des grands dirigeants d'Israël,
qui ont trouvé le moyen de sauver leur peuple par leur
sagesse et par leur dévouement. Le fait qu'Esther agit
ainsi en tant que femme n'est jamais évoqué dans le récit
de la Meguila, ce qui prouve que dans les époques
critiques, le statut de la femme est égal à celui de
l'homme.
Il semble qu'Assuérus soit influencé par la détermination
d'Esther, et qu'il accepte de transmettre le sceau avec
lequel on signe les décrets royaux, à la fois à Esther et
à Mardochée, ensemble :
"et bien ! écrivez vous-mêmes, au
nom du roi, en faveur des Juifs" (Est 8:8).
Le rôle
d'Esther ne prend pas fin, même si entre-temps Mardochée
est revenu sur scène (8:15).
Le roi parle à Esther des cinq cents hommes qui ont été
tués à Suse la capitale, et des dix fils d'Aman qui ont
trouvé leur mort (9:12). A sa question :
"As-tu encore une
demande à présenter, elle te sera accordée" (9:12)
, Esther
répond :
"Si tel est le bon plaisir du roi, qu'il soit permis aux
Juifs, dans Suse, de faire demain encore ce qu'ils ont
fait aujourd'hui, et que les dix fils d'Aman soient pendus
à la
potence" (Est 9:13).
Il s'agit de paroles d'une violence étonnante. Comment
expliquer cette exigence "agressive" de celle qui est
décrite, au début du livre, comme une jeune fille effacée
et obéissante ?
On a l'impression que la mission qui a été confiée à
Esther a permis à la personnalité de celle-ci de
s'affirmer. Après avoir planifié elle-même toutes les
étapes du sauvetage d'Israël, elle se sent aussi
responsable de la conclusion de cette opération. Esther
demande un jour supplémentaire pour vaincre l'ennemi,
parce que le parti d'Aman semble particulièrement fort
parmi les courtisans, et qu'une guerre d'un seul jour ne
peut suffire à l'anéantir à Suse, la capitale. Il faut
souligner à ce sujet que, selon les termes de la
Meguila, il ne s'agit que d'une guerre de défense,
et que les Juifs ne combattent que pour sauver leur
peau :
"en exterminant, en tuant et en détruisant tout
attroupement de populace qui les attaquerait" (Est
8:11);
"à se venger de leurs ENNEMIS" (8:13);
"pour
s'attaquer à qui comploterait leur perte" (9:2).
De même :
"Les Juifs exercèrent donc des sévices sur tous leurs
ENNEMIS (...) et ils traitèrent a leur gré ceux qui les haïssaient" (9:5) (15).
L'épisode de la pendaison des cadavres des fils d'Aman
est relié au fait qu'aux temps bibliques, on avait coutume
de marquer la fin de la guerre par la pendaison des chefs
ennemis (comparer par exemple avec la pendaison des rois à
la suite de leur défaite, décrite dans le Livre de
Josué 10:16).
Tout cela nous montre qu'Esther a su jouer son rôle de
chef d'Israël en temps de crise, avec sagesse, énergie et
dévouement. Sa personnalité s'exprime totalement dans la
planification du sauvetage de son peuple, et dans
l'exécution de ce sauvetage. Par la suite, son statut
reste aussi élevé; lorsqu'il est décidé de commémorer
Pourim pour tous les temps, il est dit :
"Mardochée mit par écrit ces événements et expédia des
lettres à tous les Juifs, proches ou éloignés, dans toutes
les provinces du roi Assuérus, leur enjoignant de
s'engager à observer, année par année, le quatorzième jour
du mois d'Adar
et le quinzième jour, - c'est-à-dire les jours où les
Juifs avaient obtenu rémission de leurs ennemis, et le
mois où leur tristesse s'était changée en joie et leur
deuil en fête - à en faire des jours de festin et de
réjouissances et une occasion d'envoyer des présents l'un
à l'autre et des dons aux pauvres" (Est 9:20-22).
Apparemment les termes de la lettre de Mardochée sont
acceptés :
"Les Juifs érigèrent en coutume ce qu'ils avaient commencé
de faire et ce que Mardochée leur avait recommande par
écrit" (Est 9:23).
Toutefois il semble qu'il a été difficile de faire
comprendre au peuple l'importance de cette célébration
(16), comme en témoigne la rareté de l'évocation de cette
fête dans les textes traditionnels, en dehors du Livre
d'Esther. C'est ainsi qu'on peut comprendre la nécessité
d'envoyer une seconde lettre, qui est signée, cette fois,
en commun par Esther et par Mardochée. D'après le texte
biblique il semble que c'est Esther qui prend l'initiative
de cette seconde missive.
"Puis la reine Esther, fille d'Abihaïl, et le Juif
Mardochée écrivirent de nouveau, usant de toute leur
autorité pour donner force de loi à cette seconde missive
de Pourim. Et on expédia des lettres à tous les Juifs dans
les cent vingt-sept provinces de l'empire d'Assuérus,
comme un message de paix et
de vérité, à l'effet d'instituer ces jours de Pourim à
leur date, comme le Juif Mardochée et la reine Esther les
avaient acceptés (...) L'ordre d'Esther fortifia ces
règles relatives à Pourim; et il fut consigné dans un
document écrit" (Est
9:29-32).
Les événements dramatiques narrés par la Meguila,
ainsi que leur souvenir dans la conscience du peuple pour
toutes les générations, sont liés à la personnalité d'une
femme vénérée par son peuple : Esther fille d'Abihaïl.
D. DEUX FORMES DE SOCIETE
La femme, dans le royaume de Perse, est utilisée comme
un jouet aux mains de son mari, et soumise à la domination
des hommes qui détiennent le pouvoir dans la société, sans
qu'elle puisse épanouir sa personnalité. Son statut est
bien différent dans le peuple juif, où l'on accorde à
Esther la plus grande considération, en lui permettant
d'agir en toute indépendance dans les affaires politiques
! Une lecture
précise du texte met encore plus en valeur cette
différence.
En effet, il semble que la Meguila nous présente
deux formes de sociétés, possédant des échelles de valeurs
différentes au sujet de l'honneur des humains en général,
et de la femme en particulier.
Cette approche différente du statut de la femme s'exprime
symboliquement par le fait que la reine Vasthi est
honteusement chassée du palais royal, tandis qu'Esther
fait son entrée dans la conscience du peuple d'Israël à
travers la Meguila, l'un des vingt-quatre livres
saints de la Bible, qui porte son nom : Meguilath
Esther.
©1998 Le Centre Pédagogique
Created: 08/02/98 Updated: 19/02/98